LEGOS EN BETON – Quand l’utile étouffe le beau


En arpentant les rues d’Angoulême, difficile de ne pas les voir.

Ces blocs en béton parsèment nos espaces communs. Au détour d’une rue, le long des remparts, ou aux abords de notre chère place New-York, se dressent ces imposants blocs empilables, surnommés « Lego en béton ».

Comme ces briques en plastique qu’on retrouve dans les chambres de nos enfants, ils sont un peu partout, et donnent parfois cette impression désagréable de chambre mal rangée, mais à l’échelle d’une ville.

Comment et pourquoi ces objets urbains disgracieux ont-ils pu pousser et coloniser durablement notre ville, au plus près de nos pépites architecturales ?

Au-delà du désagrément visuel, ces aménagements temporaires, définitifs dans les faits, interrogent la vision, ou le manque de vision, esthétique qui devrait guider le choix des objets urbains pour notre ville.

Du fond de la toupie au plateau d’Angoulême

Blocs de béton place New-York, Angoulême

Pour comprendre l’aberration esthétique que représente l’installation de ces blocs sur le Plateau, il faut d’abord retracer l’histoire de cet objet, qui n’a jamais été dessiné pour la ville.

À l’origine, le bloc empilable en béton est né d’une logique de recyclage industriel très brute : les centrales à béton cherchaient un moyen de vider le reste de matière encore présent dans les toupies à la fin des chantiers, pour éviter de le jeter.

📷 Photo personnelle : blocs de béton place New-York à Angoulême

Elles ont développé des moules rudimentaires en forme de briques de construction emboîtables.

Ces blocs étaient exclusivement vendus aux négociants de matériaux ou au monde agricole, pour construire rapidement de simples murs de soutènement et délimiter des zones de stockage de sable, de gravier ou de terre.

📷 Photo personnelle : blocs de béton place Beaulileu à Angoulême

Pourtant, à la suite des attentats à la voiture bélier de 2016, les municipalités ont dû acquérir d’urgence d’importants stocks de dispositifs anti-intrusion pour sécuriser les rassemblements publics.

C’est ainsi que ce bloc de chantier, pesant entre 500 kg et 1 tonne et équipé d’ergots pour être empilé sans joint, s’est retrouvé catapulté dans nos centres-villes. Angoulême en dénombre aujourd’hui près de 500.

Le prétexte de l’urgence, ou la banalisation du moche

La sécurité des personnes est un impératif indiscutable. Mais la méthode pose question.

Face aux risques d’aujourd’hui, les autorités sont contraintes de bloquer physiquement l’accès aux véhicules, avec des chicanes, des barrières ou des blocs de béton…

📷 Photo personnelle : blocs de béton rue Hergé à Angoulême

Parce que le risque est urgent, l’installation de ces objets transitoires est acceptée sans débat.

📷 Crédit photo : google maps

Cependant, sous couvert de praticité et surtout pour rentabiliser l’investissement financier conséquent que ces achats ont représenté pour la collectivité, ces blocs temporaires finissent par s’incruster indéfiniment dans notre quotidien.

Ils sont utilisés sur le long terme pour interdire le stationnement, délimiter des travaux ou bloquer des rues piétonnes.

Le résultat ?

Nos espaces publics s’habituent à cette sécurité renforcée, à ce contrôle de l’espace. À force de croiser ces blocs à chaque coin de rue, les habitants finissent par les trouver normaux.

Sans s’en rendre compte, ils acceptent ces objets provisoires comme définitifs, aussi bien dans l’apparence de la ville que dans la gestion de la sécurité.

En santé environnementale, l’esthétique de notre cadre de vie n’est pas un simple agrément visuel.

Selon la définition de l’OMS, elle constitue un déterminant à part entière de la santé humaine et de la qualité de vie, au même titre que les facteurs physiques, chimiques ou sociaux.Un environnement dégradé, encombré d’objets bruts et sans intention esthétique, envoie un signal diffus mais constant : celui d’un lieu négligé, dont personne ne se soucie vraiment.

📷 Photo personnelle : blocs de béton place Francis Louvel

À l’inverse, la beauté d’un espace apaise, invite à s’arrêter, à s’approprier le lieu plutôt qu’à le traverser en hâte.

Si la plupart des habitants disent ne ressentir aucune émotion particulière face aux blocs de béton, ceux qui en ressentent une la décrivent presque systématiquement en négatif : agacement, absurdité, colère.

Un paradoxe regrettable pour l’image d’Angoulême

L’omniprésence de ces blocs est d’autant plus choquante qu’elle s’exerce au cœur du Site Patrimonial Remarquable d’Angoulême, régi par un Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV) rigoureux.

Ce document d’urbanisme impose des règles qualitatives exigeantes aux habitants. Un propriétaire privé sur le Plateau ne peut pas modifier la couleur de ses volets, ni toucher à son garde-corps, sans l’avis conforme de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF).

Comment dès lors accepter que la municipalité s’affranchisse de cette exigence élémentaire en déposant à même le sol historique des blocs de béton de chantier, gris, souvent sales, ou peints à la va-vite ? Ces choix d’aménagement hasardeux contredisent l’objectif même du PSMV, qui vise justement un aménagement de qualité et la mise en valeur de l’identité d’Angoulême. C’est un signal désastreux envoyé aux habitants : la beauté de la ville serait une contrainte pour les citoyens, mais une option négligeable pour les décideurs !

📷 Photo personnelle : blocs de béton place Francis Louvel

L’esthétisme d’un centre-ville n’est pas un caprice d’artiste superflu. Il façonne l’attractivité et le rayonnement d’une cité, touristique comme commercial. Des espaces publics encombrés de mobiliers disparates, vieillissants et moches dégradent la perception de la ville, pour les résidents comme pour les visiteurs.

Ils nuisent à la fierté locale et ternissent durablement la « vitrine » que doit incarner notre Plateau.

Joindre l’utile à l’agréable

Poser la sécurité et l’esthétique comme deux exigences contradictoires est un faux dilemme.

Plusieurs villes montrent qu’on peut protéger les habitants et les espaces sans condamner l’espace public à une esthétique de chantier permanent.

À Paris, la place de la Bastille a été repensée pour intégrer la protection anti-véhicule de façon quasi invisible : marches et bancs massifs font office de blocage, sans qu’aucun dispositif ne saute aux yeux. Pour le piéton, la place reste fluide ; pour un véhicule hostile, elle est infranchissable.

📷 Crédit photo : google maps

À Nice, le réaménagement de la Promenade des Anglais a suivi la même logique : un dispositif anti-bélier « très fin, très transparent », selon le chercheur en urbanisme Damien Masson, qui vise justement à ne pas afficher sa fonction protectrice.

📷 Crédit photo : Promenade des Anglais, Nice

À Nantes, le long du quai de la Fosse, des blocs en béton ont été surélevés d’assises en bois dans le cadre du projet « quai des plantes », pour permettre une appropriation du lieu plutôt qu’un simple rejet visuel.

📷 Crédit photo : quai de la Fosse, Nantes

D’autres solutions existent pour sortir du bloc brut : des bacs à plantation lestés, qui remplissent la même fonction de barrière tout en apportant de la végétation.

📷 Bacs à plantations lestés

On trouve également désormais des bancs anti-bélier en béton et bois, capables d’arrêter un véhicule tout en restant, aux yeux des passants, de simples bancs invitant à s’asseoir.

📷 Crédit photo : banc anti-bélier en béton et bois

Conclusion

Angoulême aime à se penser comme une bulle de créativité. C’est peut-être bien là que le bât blesse.

Comment accepter que cette même ville se contente, pour protéger ses espaces publics, de la solution la plus grossière et la moins pensée qui soit ?

L’argument du coût ne résiste pas longtemps à l’examen : d’autres villes ont prouvé qu’on pouvait sécuriser sans enlaidir, et en mixant les usages.

Angoulême regorge d’artistes, de designers, d’artisans capables de transformer une contrainte en identité, comme Milan l’a fait avec un simple plot de béton devenu objet culte.

📷 Crédit photo : plot de béton arrondi, Milan

Il ne manque qu’une volonté politique pour que la sécurité cesse d’être ce qui abîme le paysage, et devienne au contraire ce qui, discrètement, le sert.

Le bloc de béton n’est pas une fatalité. C’est un choix, ou une négligence.

Sources

« Ça bloc ! : bloc en béton, témoin d’une pathologie urbaine : la sécurité » – Justine Le Dain (Mémoire de Master, École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes, 2024)

« Dossier de presse – Le Manifeste pour une nouvelle Esthétique Parisienne » et « Manifeste Paris.pdf » (Ville de Paris)

Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV) de la Ville d’Angoulême (Règlement et Rapport de présentation, Février et Décembre 2019)

L’urbanisme tactique – Synthèse de l’agence d’urbanisme Bordeaux Aquitaine (a’urba, Septembre 2020)


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