Qu’est-ce que l’esthétique urbaine ?


📷 Crédit photo : La Fabrique du Beau – Angoulême

On invoque souvent l’esthétique urbaine pour défendre un projet, pour en combattre un autre, pour justifier une démolition ou une préservation …

Cette notion parle d’elle-même, mais nous, de notre côté, on trouve que sa définition n’est pas forcément si simple 🤔.

Alors, afin d’assaisonner nos articles avec cette notion qu’on aime beaucoup, et de l’utiliser comme grille de lecture pour juger un aménagement ou un projet à Angoulême, il nous parait très utile de poser ce que recouvre réellement cette expression : une notion de droit ? – une notion d’urbanisme ? – un repère artistique et historique ? : décryptage 🚀 !

Une notion juridique, volontairement floue ⚖️

Le droit français ne définit nulle part « l’esthétique urbaine » en tant que telle.

Il en donne néanmoins le cadre à travers plusieurs textes.

L’article R.111-27 du code de l’urbanisme, qui s’applique indépendamment de l’existence d’un document d’urbanisme local, permet de refuser ou d’encadrer un projet lorsque, par sa situation, son architecture, ses dimensions ou son aspect extérieur, il porte atteinte au caractère des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains, ou à la conservation des perspectives monumentales.

À l’échelle du plan local d’urbanisme (PLU), l’article L.151-18 du code de l’urbanisme autorise le règlement à fixer des règles sur l’aspect extérieur des constructions afin de contribuer à la qualité architecturale, urbaine et paysagère, et l’article L.151-19 permet d’identifier et de protéger des éléments de paysage pour des motifs culturels, historiques ou architecturaux.

Le droit fournit donc un cadre juridique (comment on défend son bout de gras et comment on tranche en cas de désaccord esthétique) afin de préserver la cohérence d’un lieu, sans imposer de « normes esthétiques », en clair, ce qui est censé être beau, et ce qui est censé être moche.

Ce que dit l’urbanisme

Là où le droit reste un outil d’encadrement, l’urbanisme a produit des grilles de lecture plus concrètes, c’est là que ça commence à être intéressant.

Camillo Sitte, dans L’Art de bâtir les villes (1889), pose l’idée que la ville ancienne obéit à des principes de composition (proportions des places, tracés irréguliers mais cohérents) qu’il oppose au tracé géométrique des extensions urbaines de son époque.

Par exemple, il insiste dans son ouvrage sur la clôture des espaces : une place réussie est un espace fermé visuellement, jamais ouverte de tous côtés comme un carrefour ou une esplanade, c’est un de ses points les plus cités.

Il préconise aussi des voies de circulation qui privilégient la courbe sur la ligne droite, pour casser les perspectives longues et donner une structure plus « romantique » de l’espace.

SITTE était connu pour défendre le beau, de l’utile oui, mais beau.

Un siècle plus tard, Kevin Lynch, dans The Image of the City (1960, traduit en français sous le titre L’Image de la cité), aborde cette notion différemment : il réfléchit à la manière dont les habitants se construisent une image mentale cohérente de leur ville, à partir de cinq éléments : parcours, limites, quartiers, nœuds et points de repère.

Pour Lynch, la qualité esthétique d’une ville tient à sa lisibilité : une ville « belle » est une ville que l’on peut se représenter, dans laquelle on se repère, à laquelle on peut s’identifier.

Petit complément pour les puristes : le concept central qu’invente Lynch n’est pas simplement la « lisibilité », c’est l’ »imageability » (imageabilité), rien que ça : la capacité d’un objet physique à provoquer une image forte et claire chez l’observateur.

La capacité d’un objet à déclencher une émotion … 💚

Pour Lynch, une ville très « imageable » n’est pas seulement facile à comprendre, elle fait frétiller les sens, elle « invite l’œil et l’oreille à davantage d’attention », pour reprendre son idée. Un shoot de plaisir urbain.

Ces éléments nous paraissent importants pour définir l’esthétique urbaine aujourd’hui : elle ne se réduit ni à un style architectural, ni à une question de goût individuel.

Elle articule trois dimensions :

  • la composition (proportions, matériaux, cohérence visuelle).
  • la lisibilité et les émotions (se repérer, comprendre un lieu, être sensible à un lieu).
  • l’attachement identitaire (reconnaître un lieu comme le sien).

Un débat plus ancien qu’il n’y paraît !

Le conflit entre modernisation « utile » et préservation du caractère des lieux n’est pas propre à notre époque.

Victor Hugo publie en 1832 son pamphlet Guerre aux démolisseurs, dans lequel il s’insurge contre la destruction du patrimoine architectural français au nom de la modernisation urbaine et réclame une protection légale des monuments historiques.

« Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire, c’est dépasser son droit. »

Le texte est antérieur de plusieurs décennies à la première loi française de protection du patrimoine (1887), preuve que la tension entre Utile et Beau est présente depuis près de deux siècles.

Et Angoulême dans tout ça ? : le PSMV

Les trois notions : composition, lisibilité-émotions, patrimoine, se retrouvent plutôt bien dans le Plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV) d’Angoulême, approuvé en 2019.

Sur la composition, d’abord.

Le rapport de présentation du PSMV évoque une « silhouette urbaine » précise, photographiée et légendée : église Saint-Ausone, Jardin Vert, chapelle des Cordeliers, cathédrale Saint-Pierre, promenade des remparts, Hôtel de Ville, église Saint-Martial, Notre-Dame d’Obézine s’y succèdent comme les repères d’une skyline qu’aucun projet ne devrait pouvoir casser sans y avoir été autorisé.

📷 Crédit photo : La Fabrique du Beau – Square Kennedy à Angoulême

Les remparts eux-mêmes ne sont pas qu’une jolie promenade : c’est un site classé au titre de la loi de 1930, dont le périmètre porte explicitement sur « la ceinture des voies, promenades, places et jardins » qui les bordent, ce qui les place au même niveau de protection que le paysage lui-même, arbres et jardins compris, pas seulement la pierre. Donc en théorie, on ne touche pas non plus aux arbres ici 🌳

📷 Crédit photo : Angoulême Tourisme

Sur la lisibilité et le patrimoine, ensuite.

Sur les 2735 constructions recensées dans le périmètre étudié, 2200 sont protégées au titre de leur intérêt patrimonial, soit environ 80 % du bâti du centre historique, réparties entre bâtiments vraiment intouchables (22 %, « type A ») et bâtiments dont seule une petite part limitée peut être modifiée (78 %, « type B »).

Pour compléter notre petit clin d’œil sur les arbres des remparts, dans le PSMV, le patrimoine végétal fait l’objet de consignes claires :

26 arbres remarquables sont individuellement recensés et protégés, en plus des alignements d’arbres qui encadrent la promenade des remparts et l’avenue de New-York et que le PSMV impose de préserver, d’entretenir et, si besoin, de renouveler à l’identique.

Ce qui fait écho à une actualité plutôt tendue liée à l’abattage d’1/3 des arbres de la place New-York début juillet. La Fabrique du Beau aura l’occasion d’y revenir et sera attentive à l’avenir de la place.

📷 Crédit photo : La Fabrique du Beau – Place New-York à Angoulême

Le jardin des villes jumelées figure lui-même parmi les espaces verts protégés du plan, aux côtés du Parc Malet et du Jardin Vert.

Le PSMV identifie explicitement plusieurs espaces publics comme présentant « de forts enjeux de requalification » (comprendre : ces places ont besoin d’un rattrapage sérieux … !) parmi lesquels la place Bouillaud, la place Francis Louvel, la place des Halles, la place du Palet, la place du Minage, la place Saint Martial, etc … ça en fait beaucoup.

Ce ne sont donc pas des critiques en l’air, c’est le plan de sauvegarde lui-même qui reconnaît que la qualité urbaine, à Angoulême comme ailleurs, n’est jamais acquise une fois pour toutes : la beauté, ça s’entretient.

L’Esthétique Urbaine

Après avoir bien potassé le sujet, on peut donc se lancer dans une définition qui nous parait censée, mais nous restons ouverts au débat :

L’esthétique urbaine est l’appréciation de la cohérence, de la lisibilité (et de la capacité à déclencher des émotions) et de la valeur patrimoniale d’un espace, en comparaison avec son environnement (micro et macro).

Elle n’est pas réduite à une préférence personnelle, à une fonction ou à un style.

On espère, par cette définition, sortir du faux dilemme « c’est beau » contre « c’est utile », afin de nous permettre de porter un regard sur les aménagements urbains avec cette préoccupation :

Ce projet renforce-t-il ou dégrade-t-il la cohérence, la lisibilité et l’identité du lieu où il s’implante ?

À suivre …


Sources

Article R.111-27 et articles L.151-18, L.151-19 du code de l’urbanisme (Légifrance).

Conseil d’État, 13 mars 2020, n°427408.

Conseil d’État, 13 juillet 2012, Association Engoulevent, n°345970.

Camillo Sitte, L’Art de bâtir les villes, 1889.

Kevin Lynch, The Image of the City, 1960 (trad. fr. L’Image de la cité, 1969).

Victor Hugo, Guerre aux démolisseurs, 1832.

Plan de sauvegarde et de mise en valeur d’Angoulême, rapport de présentation, février 2019 (DRAC Nouvelle-Aquitaine / Atelier Blanc-Duché), arrêté préfectoral d’approbation du 3 décembre 2019.

Charte architecturale pour les façades d’Angoulême, Ville d’Angoulême.

Laurence Bassières et Cédric Feriel, « Introduction scientifique », séminaire « Quelle esthétique urbaine pour le Grand Paris ? », Inventer le Grand Paris, 2020 (DOI 10.25580/IGP.2020.0001)


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